L’Atlantique
J’ai lâché le téléphone lorsqu’elle m’a appris la nouvelle. C’était tout simplement impossible, et pourtant…
J’ai alors pris ma voiture et j’ai roulé, roulé sous la pluie battante. Sans musique, sans rien d’autre qu’un faisceau de pensées. Et le bruit de mes essuie-glaces que j’aurais déjà dû changer.
J’ai roulé tellement longtemps, sans savoir où j’allais. La voiture était mon refuge en cas d’avis de tempête. Rouler me faisait du bien quand tout autour tournait si mal. Rouler me permettait d’évacuer le surplus d’émotions. Émotions tueuses.
J’ai roulé tellement longtemps que lorsque le jour s’est levé je me suis retrouvée longeant un bord de mer. Je me suis approchée et j’ai laissé ma voiture sur le bas côté. Il était près de six heures du matin, je n’avais pas sommeil.
Et, c’est là que je l’ai vu, assis sur le sable, les yeux plongés dans l’océan. Je me suis éloignée pour m’asseoir plus loin, pour le laisser tranquille et pour être tranquille. Quoi de mieux qu’être seul pour ruminer sa peine face à l’océan ?
J’ai aussi plongé mes yeux dans cet océan et c’était réconfortant, sans savoir pourquoi.
« -La plage des méditations » tu as fait en arrivant. «-Je peux m’asseoir ? »
J’ai haussé les épaules, peu m’importait en fait. Le monde tournait encore, alors que moi, mon monde s’était brisé. En plein vol. Déflagration.
«-David »
«-Eléonore »
C’était étrange comme rencontre.
«-On se trouve à quel endroit de la Manche ? Ai-je demandé.
-Non, l’Atlantique
-Wow… »
Tu ne m’as pas posé de question pendant quelques minutes, puis, intrigué par ma confusion tu m’as demandé :
« -Pourquoi tu croyais que c’était la Manche ?
-J’ai roulé sans savoir.
-Je suis là depuis hier soir. »
C’était peut-être confidence pour confidence. Tu ne me jugeais pas et je ne te jugeais pas.
« -Chagrin ? As-tu fait.
-Une amie qui était malade…très gravement depuis plusieurs mois…vient de mourir.
-Mon père a frappé ma mère avant le repas hier. Elle est partie. Ils vont divorcer. Je déteste mon père. »
Il n’y avait pas de « désolé », ni de mot de réconfort. Et c’était bien comme ça…parce que chacun comprenait un peu de la douleur de l’autre.
« -Emmène-moi loin d’ici, as-tu dit.
-Mais moi ici je suis loin de chez moi.
-S’il te plaît. »
C’était étrange parce que je te faisais confiance sans te connaître et que c’était sans doute réciproque.
« -Je ne crois plus en rien, as-tu continué. Ni en personne.
-Et au hasard qui fait que deux personnes paumées se retrouvent ici ?
-Emmène-moi.
-D’accord. »
J’ai repris la route, avec toi sur le siège passager.
« -Elle avait quoi cette amie ?
-Un cancer.
-Ca faisait vingt-et-un ans qu’ils étaient mariés. Tu n’écoutes pas de musique ?
-Non, sinon je vais pleurer.
-Et tu ne veux pas pleurer ?
-J’ai promis.
-Mon père aussi il avait promis de rendre ma mère heureuse.
-Tu fais quoi dans la vie ?
-J’étudie…
-Quoi ?
-Le droit. Quelques années de plus et je pourrais être l’avocat de ma mère. Toi ?
-Médecine.
-Quelques années de plus et tu aurais pu sauver ton amie.
-Elle voulait partir, en avait marre de souffrir. On voulait qu’elle se batte comme au début. Elle était fatiguée… ne croyait plus en rien, ni en personne.
-Pourquoi tu reprends mes mots ?
-Parce que tu as su dire ce qu’elle nous transmettait dans ses regards.
-Tu ne pleureras pas ? »
J’ai pilé. Nous nous trouvions en rase compagne. J’ai laissé la voiture en plein milieu de la route et je suis sortie.
J’ai marché un peu dans le champ à côté. Tu avais raison, cette promesse… je ne la tiendrais pas, trop dure. J’ai mis mon poing dans la bouche pour réfréner un sanglot. Trop tard. Et toi, tu as mis ton bras sur mon épaule.
« -Il faut toujours pleurer, surtout quand on perd un ami.
-Je voudrais oublier.
-On n’oublie rien.
-Elle va tellement me manquer.
-Tu apprendras à vivre avec, comme tout le monde.
-C’est trop dur.
-Je t’aiderais.
-Je ne te connais pas.
-Et tu te fais souvent consoler par des inconnus ?
-Et toi tu demandes souvent à des inconnus de t’emmener loin de chez toi ?
-« Un jour j’ai vu le soleil se coucher quarante trois fois. », as-tu cité.
-« Tu sais… quand on est tellement triste on aime les couchers de soleil ». St Exupéry, ai-je complété.
-J’étais sensé finir la phrase.
-Alors, finis-la. »
Et là, sans prévenir et sans te repousser, tu m’as embrassé.
« - « -Si tu m’apprivoises, nous aurons besoin l’un de l’autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde… » »
Tu es devenu silencieux pendant quelques secondes avant de reprendre :
« -« S’il te plaît… apprivoise-moi ! »”
« Un jour, tu rencontreras quelqu’un qui voudras t’aimer…ce jour-là…laisse-toi faire. Ne sacrifie pas ta vie pour moi. Au contraire, vis ! Pour me faire plaisir ! Je vis par procuration, alors s’il te plaît… vis ! » Amélie m’avait dit ça un jour après l’une de ses séances, particulièrement fatigante de chimiothérapie.
-« Comment je fais ? »
Et à nouveau tu m’as embrassé.
22/02/09.
juin 5, 2009