Une marque dans votre Vous

Posted On juillet 11, 2009

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The evening post - by our correspondant-

--"Une marque dans votre Vous"--

L’ agent me fait signe de m’installer dans le fauteuil face à sa cliente. Celle-ci a ses cheveux relevés dans un simple chignon: à la fois décontracté et chic. Elle m’a tout de suite paru plus sûre d’elle. Plus qu’avant.

Je m’assois et sors mon dictaphone. Elle me gratifie d’un petit sourire tandis que son agent commence à s’impatienter.

“Mlle E. 10 juillet 2009. 13h15.”

Je débute toujours mes interrogatoires de la sorte: nom de la personne, date et heure.

“-Qu’est-ce que l’échec pour vous?”

J’attaque. Elle sourit. Elle s’attendait à cette question.

“Le revers éprouvé par quelqu’un qui voit ses calculs déjoués, ses espérances trompées.”

Elle marque une pause.

“Ce que dirait Le petit Robert”.

Charmant.

-”Et, vous êtes d’accord avec cette définition?

-C’est beaucoup plus compliqué, beaucoup plus.”

Elle sourit encore. Décidément.

“-Un échec change beaucoup de choses.

-Comme? demandai-je.

-La vision du monde, je crois. Vous voyez sous un autre angle, avec d’autres critères. Et voir le monde d’une autre façon vous change également. On en ressort différent.

-Jugez-vous qu’un échec rend plus fort?

-Il faut savoir l’accepter pour qu’il nous rendre plus fort. Le dépasser.

-Vous l’avez dépassé?

-J’ai eu une autre chance. Je l’ai saisie. J’ai réussi.

-Donc vous ne l’avez dépassé que par la réussite?

-Oui. Vraiment. Réussir m’a permis de rebondir, de pouvoir à nouveau me regarder droit dans les yeux devant un miroir. De pouvoir reprendre confiance en moi. Et ça, c’est vraiment important.

-Vous aviez perdu confiance en vous?

-Oui. Quand vous rencontrez l’échec,tout est bombardé autour de vous. Vous avec. Ça fait mal. Très mal, de comprendre que le monde peut tourner sans vous. L’être humain est égoïste. Moi aussi. Je n’arrivais pas à accepter que moi, j’avais échoué. Parce que parfois on oublie que l’on n’est pas infaillible. Et ces pensées tournent autour de vous, reviennent sans cesse comme un boomerang. Anesthésiée parfois, à vif d’autres, obsédée par ce vide après le bombardement. Vous avez échoué, vous n’êtes pas infaillible: vous perdez confiance en vous. Vous doutez. Le doute, toujours omniprésent.

-Alors votre définition de l’échec?

-Un échec ne se définit pas, mais se vit. Vous pourriez rassembler des tas de témoignages, des tas de définitions. Mais si vous même n’avez pas vécu l’échec, vous ne pourrez comprendre. On ne peut imaginer ce que ça fait que de se voir “échec et mat”. Et puis chaque être réagit différemment. Et même, une fois que vous aurez surpassé votre échec… vous ne pourrez comprendre la personne qui le traverse tout juste. L’échec se vit au moment où vous le rencontrez. Chaque être humain a ses propres sentiments face à l’échec, plus ou moins intenses. Chaque être réagit différemment. Un échec reste un échec. Mais chacun le vit… à sa sauce.

-Est-ce que le soutien de l’entourage est important?”

Elle rougit.

“-Oui. Bien sûr, c’est important de savoir qu’il y a des gens derrière vous. Des gens qui vous aiment et qui sont là quoiqu’il arrive. Mais c’est votre traversée du désert. Vous êtes seul dans la tempête de sable, et même si vous recevez de temps à autre un petit mot de soutien, vous continuez à être seul. On ne peut diminuer votre peine, votre rage, vos regrets. C’est votre fardeau.

-Alors c’est un oui mitigé.

-Parfois vous avez envie de tout envoyer foutre en l’air. De prendre vos clics et vos clacs, partir. Ou boire une potion à vous faire tout oublier. Souvent j’ai souhaité oublié. Boire? Me droguer? Me suicider? Beaucoup d’options. Mais malgré cela, et parce que je savais que j’aurais une deuxième chance, j’ai voulu continuer à croire en cet espoir fou de revanche. J’étais peut-être encore trop fière pour baisser les bras. Peut-être que l’être humain est fait pour espérer. Parfois j’avais même honte de l’espoir que je ressentais. Et, quand il y a des gens derrière vous … vous avez peur de les décevoir à nouveau. Et d’être à nouveau décevante, vous fait peur. Et la peur engendre la peur.

-Les mauvais rêves?

-Oui. Souvent. Très. A l’époque bien entendu. L’échec est un cercle vicieux.

-L’échec a-t-il quelque chose de positif?

-Malgré tout, et avec mon étonnement, et bien entendu… une fois qu’on a surpassé ça, l’échec m’a apporté quelques choses positives. D’abord ma vision du monde: ce changement, cette nouvelle perspective … J’ai vu le monde avec des yeux neufs. L’échec m’a permis aussi de grandir, enfin de mûrir. L’échec m’a permis de faire le tris: de me débarrasser du futile. Garder l’essentiel. L’échec m’a permis de mieux me comprendre: connaître une autre partie de moi. L’échec m’a donné des moyens: une force quasi constante pour affronter l’autre tentative. L’échec “anéantisseur” et l’échec “reconstructeur”. Paradoxal. Très. Mais c’est ainsi. C’était.

-Êtes-vous immunisée maintenant?

-Non. J’ai rencontré un type bien particulier d’échec. Il en existe beaucoup d’autres. Personne ne sait ce qui nous attend demain. J’ai survécu à une bombe. Je suis entière mais changée. C’est tout.

-Et la délivrance? On ressent quoi?

-Là encore… je ne peux décrire. Le soulagement. L’excitation. La joie. Les larmes. C’est confus et diffus.”

L’agent commence à nouveau à s’impatienter.

“-Mlle E, un dernier mot. Quelle leçon retirer de tout ceci?

-L’échec est souvent une conséquence d’un risque ou plusieurs. Vous avez perdu, mais risqué. Et risquer, c’est faire des choix. Et faire des choix, risquer… c’est vivre. Malgré tout ce que l’échec fait endurer. Vous pouvez vous dire que vous êtes bien vivant. Vivant. Être vivant, c’est déjà une réussite.”

Elle sourit une dernière fois. Je sais qu’elle ne dit pas tout. Après tout, l’échec se vit, non? Le raconter est presque futile…parce que l’échec c’est une marque au fer rouge sur le corps, dans le cœur, dans l’esprit. “Une marque dans votre Vous”.

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