Anina

Posted On Dimanche, septembre 21st, 2008

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I. Don’t kill me

Le défenseur des armoiries de sa famille, les Ardinghelli, tomba sur Anna, princesse du deuxième rang. Tandis que l’homme inondait de son sang les vêtements d’Anna, la jeune fille de dix-sept ans éclata en pleurs, silencieusement. Il lui semblait que son cœur allait éclater, parce que c’était fini. Fini. Il n’y eut bientôt plus de bruits tout autour, ou plutôt…seuls les bruits de l’ennemi : les guerrieros. Ces guerriers vêtus de noir : section d’élites, tueurs qui tranchaient la tête pour vérifier que chaque homme qu’ils combattaient soit bien mort. Anna attendait qu’ils viennent trancher la tête de celui qui était tombé sur elle, pour la protéger.

Un bras tira l’homme affalé sur elle, et elle le vit : le guerrier aux cheveux aussi noirs que l’ébène et aux yeux aussi foncés qu’une nuit sans étoile.

« -Don’t kill me…don’t kill me, murmura Anna d’une voix peu convaincue en reculant sur le sol. »

Qu’attendait-elle d’un de ces brutes ? Ces guerriers tuaient tout, tout ce qui se trouvait sur leur passage. Ils n’épargnaient rien, personne.

L’homme en noir la tira par le bras pour le remettre debout, mais les jambes d’Anna tremblaient tellement qu’il dut la maintenir. Il enleva sa cape, la mit sur les épaules de la jeune fille terrifiée et lui ordonna :

« -Lave tout ce sang et mélange toi aux aides camp qui vont venir. Et arrête de pleurer. »

Les larmes d’Anna redoublèrent sous la brutalité de la voix. Un guerrieros venait de l’épargner… pour le meilleur ? Ou pour le pire ?

Elle alla laver ses vêtements à la rivière voisine de la maison royale des Ardinghelli, sa maison … mais qui ne l’était plus, plus jamais. Une fille faisant partie des aides de camp vînt lui porter une longue robe verte.

« -Qu’est-ce que tu as été faire dans la bataille ? Lui demanda-t-elle. Tu sais très bien que l’on doit rester en arrière.

-Je…j’ai trébuché sur l’un des morts…

-Regarde où tu mets les pieds une prochaine fois, lui lança la grande blonde, sinon Liliane te renverra à l’arrière. »

Anna hocha la tête et se passa de l’eau sur le visage pour reprendre ses esprits.

II. Pour le pire

Elle revînt plus tard vers les aides de camp, mais resta debout, éperdue.

« -Comment t’appelles-tu ? Demanda le guerrier qui l’avait épargné.

-A…Anina, répondit-elle.

-Timéo, fit-il. Mélange-toi à ces aides, vraiment. »

Il s’en retourna mais Anina l’ s’interpella :

« -Pourquoi…pourquoi ne pas m’avoir tuer ? »

Il s’arrêta et refit face à Anina.

« -Tu n’étais même pas armée. A quoi cela sert-il d’écraser un escargot ?

-Je sais tenir une épée, se renfrogna Anina.

-Si tu avais su tenir une épée, tu en aurais eu une dans les mains ! »

Anina prit une épée alignée avec d’autres le long d’un mur et se mit en garde face à ce guerrieros. Oui, elle savait tenir une épée, mais pas se battre. Elle ne s’était jamais intéressée à ces pratiques puisqu’elle était princesse de second rang, ni à la politique de ce monde d’ailleurs. Jusqu’ici elle ne savait que lire, écrire, dessiner, jouer du violon, chanter et monter à cheval. Timéo la désarma à main nue.

« -Tu ferais mieux d’aller à la cuisine, se moqua-t-il. Tu n’es qu’une fille ! »

Pour le pire.

Tu n’es qu’une fille ! Tu n’es qu’une petite princesse ! Tu n’es qu’une rêveuse ! Tu ne seras jamais reine pauvre fille ! Combien de fois avait-elle entendu ces phrases durant ses dix-sept années de vie ?

Anina partit en courant sans vraiment savoir où la menaient ses pas. Elle arriva à la salle de musique, dévastée tout comme son violon. Les larmes se mirent à nouveau à couler le long de ses joues. Pour le pire. Les guerrieros ne faisaient pas que tuer, ils saccageaient tout.

Des bruits de bottes sur les dalles l’avertirent d’une présence derrière elle. C’était Timéo. Il avait croisé les bras et arborait un air détaché.

« -Si tu veux vivre en ce monde, tu dois oublier tout… tout ce qu’a été ta vie jusqu’ici. Sinon tu mourras.

-Apprends-moi à me battre, demanda Anina le visage inondé de larmes.

-Non, refusa-t-il. J’ai autre chose à faire que ça. Tu devrais rejoindre les autres et te faire des amies.

-Jamais ! Jamais ! Jamais, je n’irais préparer vos repas ! Hurla-t-elle. Et si l’on m’y oblige, alors je dirais qui je suis et on préfèrera me passer une épée à travers le corps ! »

Elle avait dit cela avec une telle fougue et une telle fureur que Timéo fut d’abord étonné que tant de conviction puisse sortir d’une demi-portion comme elle.

La nuit était tombée depuis deux heures, mais Anina restait appuyée contre un mur, à l’écart du feu de camp à réfléchir. Réfléchir au pire. Timéo s’assit à côté d’elle.

« -Tu devrais dormir pendant que tu le peux, on ne sait jamais comment sera l’aube.

-Je n’ai pas sommeil, rétorqua Anina en lui jetant un regard venimeux. »

Pour le pire. Elle les détestait tous. Tous. Mais moins d’une demi-heure après, elle dodelina de la tête, et glissa le long du mur, endormie.

Timéo resta à côté, éveillé. Un guerrieros se contentait de peu de sommeil. Il y était habitué depuis si longtemps. Il se mit alors à nettoyer les différentes armes qu’il portait sur lui.

Dans son sommeil, Anina gémissait et sous ses paupières closes, il voyait ses yeux bouger. Il regarda ce corps si frêle, recroquevillé sur lui-même. Elle devait être jeune, pensa-t-il… et que pouvait-elle bien faire là ? Pourquoi n’avait-elle pas fui comme tous les autres à la forteresse d’Ilurie ? Il posa sa main sur le front d’Anina lorsqu’elle se mit à geindre un peu plus fort. Mais elle resta agitée. Soudain, le cri d’Anina déchira la nuit et elle se redressa.

La première chose qu’elle vit fut un guerrieros imposant, mais lorsqu’elle le reconnut, la frayeur quitta son regard. Pour le pire, même dans ses cauchemars. Au même moment, une volée de flèches atterrit sur le camp.

« -Aux armes ! Cria un guerrieros. On nous attaque ! »

Timéo se leva et courait déjà vers ses amis d’armes lorsqu’il revînt vers Anina. Il la traîna jusqu’à la maison royale.

« -Reste cachée ! Dicta-t-il. Ne bouge pas ! »

Il lui mit une dague dans les mains et repartit. Anina se précipita dans la chambre de sa mère, ou ce qu’il en restait. La pièce avait été dévastée. Anina se pencha sur le sol pour ramasser un petit carnet vierge. Elle trouva un crayon-fusain et se mit à dessiner frénétiquement. La seule chose qui savait la calmer avec le violon. Dessiner, capter les parcelles de la vie et les retranscrire. Elle croqua les guerrieros, la reine Liliane, Timéo. Elle eut du mal à reproduire l’expression du regard de ce dernier.

Elle attendit longtemps, très longtemps avant que la porte de la chambre de sa reine mère ne s’ouvre sur Timéo.

« -C’est bon ! dit-il. Ils sont tous morts. Que faisais-tu ? »

Anina cacha le carnet derrière son dos. Il haussa les épaules et lui tendit une épée.

« -Je t’apprendrais de temps en temps. Quatre aides de camp sont mortes. Liliane est très en colère. »

Lorsque Anina fut à nouveau endormie contre le mur, Timéo s’empara du carnet et regarda les esquisses saisissantes de vie. La fille dessinait avec un talent incroyable.

Dans les jours qui suivirent, alors que Liliane avait décidé de rester quelques temps près de la maison des Ardinghelli, Timéo apprit à Anina de se servir d’une épée. Elle n’était pas douée, vraiment pas et les autres guerrieros ne cessaient de le faire remarquer. Mais Timéo ne lâcha pas l’affaire en continuant de faire suivre à Anina un entraînement impitoyable. Lorsqu’il entreprenait quelque chose, il  continuait jusqu’au bout. Et puis, il y avait un autre avantage à cet entraînement : Anina s’endormait, épuisée, d’un sommeil sans rêve…ce qui lui évitait de se réveiller en hurlant en pleine nuit ; et de réveiller par là tout le camp.

Liliane n’émit aucun commentaire et regardait cette fille à qui il ne manquait qu’une solide maîtrise d’armes pour devenir bonne guerrière. Liliane, reine du onzième royaume longtemps ignoré des dix autres, avait toujours su voir quel guerrier était bon ou non. La fille avait de la poigne, le regard, même si elle l’ignorait encore. Liliane admirait la souplesse de cette fille, souplesse qui s’opposait à la plupart de ses guerrieros parfois trop rigides.

Une fois, elle lui adressa quelques mots :

« -Tu n’es peut-être pas encore douée à l’épée, mais tu te déplaces comme une panthère. Continue à t’entraîner à l’épée et à l’arc, je veux que tu sois un jour capable de te battre, pour faire parti de ma garde rapprochée et faire l’honneur de ta famille. Ce soir, nous attaquerons la maison des Guyas. Tu resteras toutefois en arrière. »

L’honneur de sa famille ? Si elle savait, pensa Anina. Le déshonneur, la trahison, la déloyauté, la traîtrise…aucun mot ne pouvait correctement qualifier ce qu’elle faisait. Elle trahissait son sang, déshonorait son rang, trompait les dix royaumes. Renégate. Mauvaise fille. Mauvaise princesse. Mauvaise. Pour le pire. Pour vivre, elle avait signé avec le pire.

III. Votre camp

Les guerrieros se préparèrent tout l’après-midi et Anina ne put s’entraîner à l’estoc. Elle se trouva un coin pour dessiner, et penser. Penser. Dessiner. C’était presque pareil pour elle. Tous les siens devaient croire qu’elle était morte…et pourtant, ce n’était point le cas : elle avait fraternisé avec l’ennemi, pour vivre. L’ennemi. Ces guerrieros pour qui seule la victoire compter, ces guerrieros qui n’avaient peur de rien…pas même la mort. Ces guerrieros : tas de muscles, de haine et d’acier.

Puis elle aida les autres aides de camp à replier les affaires.

Timéo vînt la trouver, vêtu comme au premier jour où elle l’avait vu.

« -Tu feras exactement ce que feront les autres aides de camp. Ne tente rien d’idiot…ils peuvent être des centaines d’hommes dans cette maison. Si ça tourne mal, débrouille-toi pour être assez maligne et choisir le bon camp.

-Si ça tourne mal… mais vous êtes irrépressibles, fit Anina.

-Nous ne connaissons pas le terrain, ni combien d’hommes peuvent nous tenir en embuscade. Nous avons déjà perdu des hommes dans nos rangs. D’autres sections ont déjà subi des revers importants face à un nombre important d’opposants. Personne ne sait ce qu’il peut se passer. »

Anina se mordit la lèvre. Elle connaissait la maison des Guyas par cœur et savait qu’il s’y tenait à peu près cent hommes. Timéo avait raison. Les Guyas étaient organisés, beaucoup plus que les défenseurs Arfinghelli, et tueraient quelques guerrieros avant qu’ils ne finissent eux-mêmes la tête tranchée. Elle ne pouvait trahir la maison de son ami d’enfance, Loyan, mais en même temps, elle ne pouvait pas taire ce qu’elle savait. Car elle avait été épargnée. Car aujourd’hui, elle vivait encore.

« -Ils seront cent, pas plus. Du côté de la chapelle, il y a une porte qui permet d’entrer dans cette maison. Elle est cachée par de gros buissons. Ils ne s’attendront pas à une entrée ici…car peu d’entre eux connaissent cette porte. »

Elle avait débité tout ceci à une vitesse impressionnante. Timéo resserra le bandeau noir qui maintenait plaqué ses mèches d’ébène.

Anina marcha à côté des aides de camp qui s’arrêtèrent à deux cent mètres de la maison des Guyas, elle-même éloigné de trois lieues de celle des Ardinghelli. Là, Anina les imita en s’aplatissant à même le sol. Anina ferma les yeux. Après sa maison, Liliane s’en prenait à celle de Loyan. Et même s’il avait fui avec tous les autres à la forteresse…Anina ne pouvait s’empêcher de penser aux yeux noisette de son ami. Il était tout pour elle, le seul à qui elle pouvait tout raconter, et vice versa.

Elle resta encore longtemps sans bouger dans les hautes herbes, même quand le signal fut donné de pouvoir entrer dans la maison. Elle resta là, les joues sillonnées d’un unique trait de larme.

Lorsqu’elle décida de se lever et d’aller vers la maison, elle vit Timéo planté devant la bâtisse scrutant l’horizon.

« -Où étais-tu passé ? Demanda-t-il avec sa voix rude.

-Quelque part, répondit Anina vaguement.

-Tu dois obéir aux ordres, s’exclama-t-il, lorsque vous devez nous rejoindre ! Tu suis ? C’est clair ? Tu es complètement inconsciente ! »

Inconsciente, oui, elle l’était…mais pas pour les mêmes raisons qu’il croyait.

« -Je crois vous avoir pas mal aider pour aujourd’hui, répliqua-t-elle, et par conséquent de me passer d’ordre quelques heures. »

Il la gifla si fort qu’elle fut projetée sur le sol et dévala les trois marches qu’elle venait de monter. Elle sentit sa joue droite en feu et son poignet gauche étrangement douloureux. Elle resta sur le sol, les larmes lui montant aux yeux.

« -Lève toi ! Ordonna Timéo. »

Elle n’en avait pas la force tant tout son corps lui faisait mal. Elle aurait préféré mourir plutôt que de souffrir ainsi. Il l’attrapa sous les aisselles et la releva. De sa main droite, elle tenta de la frapper, en vain. Il comprima son poignet gauche foulé.

« -Arrête ! Arrête ! Supplia-t-elle en laissant échapper ses larmes.

-Si j’apprends que tu désobéis une autre fois, je te coupe quelques doigts, prévînt-il plus sérieux que jamais. »

Anina fit signe qu’elle avait compris et le suivit dans la maison et découvrit le massacre. Devant ses yeux défilèrent ses pires cauchemars. Ce sang. Ces têtes sans corps. Les hauts-le-cœur.

« -Quelques guerrieros ont besoin de soins, dit Timéo. Va aider les aides camp. »

Anina obtempéra. Elle pensa quelques plaies de son unique main valide et lorsqu’elle eut fini, elle s’enroula dans sa couverture dans une autre pièce avec quelques aides de camp. Elle s’endormit aussitôt pour rejoindre des rêves peuplés de fantômes et d’échos.

« -C’est pas vrai ! Siffla une voix qui la sortit de son sommeil. »

Elle entraperçut Timéo en clignant des paupières trop lourdes à soulever entièrement. Il la souleva et la mena près du feu de camp dehors. Il défit son bandeau et l’enroula fermement autour du poignet de la fille. Elle grelottait, alors il lui fit boire quelque chose et elle sombra dans le sommeil à nouveau.

Elle se réveilla trois heures après, la tête contre une épaule. Elle se dégagea de ce contre quoi elle dormait.

« -Tu étais glacée, dit Timéo. Pourquoi ne t’es-tu pas occupée de ton poignet ?

-Ne m’approche plus jamais, stipula Anina. Tu aurais dû me tuer. »

Elle recula tandis qu’il tendait une main vers elle.

« -Ne me touche pas ! fit-elle avec dégoût. »

A nouveau, il enserra le poignet foulé.

« -Choisis ton camp. Le nôtre ou celui des cadavres. Si tu choisis ce dernier, je te tuerais. A toi de choisir aujourd’hui. »

Anina laissa son regard dériver sur un bosquet.

« -Quoique je choisisse, je resterais de la maison des Ardinghelli, même si je choisis votre camp.

-Alors ? »

Il resserra la pression sur le poignet.

« -Tu me fais mal ! S’exclama-t-elle.

-Alors ? Répéta-t-il.

-Votre camp, dit Anina dans un souffle. »

IV. Tu ne sais rien

Alors qu’Anina finissait de plier les draps blancs utilisés par la reine Liliane, Kamiya, une aide camp, passa à ses côtés.

« -Excuse-moi, demanda Anina, sais-tu où est Rosie ?

-Elle vient de partir avec Grimien, tu devras attendre si tu veux lui parler.

-Comment … pourquoi est-elle partie avec un guerrieros ? Ils sont allés où ?

-Que tu peux être niaise ! Se moqua Kamiya. Il l’a choisi et sont allés prendre du bon temps. »

La stupéfaction d’Anina fit éclater de rire Kamiya.

« -Je ne …savais pas qu’ils étaient ensemble…ils ne se parlent jamais, dit Anina. Et puis je croyais que Rosie avait un fiancé.

-Bien sûr ! S’esclaffa Kamiya. Mais on ne refuse pas à un guerrieros de s’épancher. Elle a beaucoup de chance Rosie, elle est souvent choisie comme Adria. Moi ça fait cinq semaines qu’aucun n’est venu.

-Je… »

Ce n’était plus la surprise qui était peinte sur le visage d’Anina mais l’horreur. Les aides de camp étaient donc de simples jouets…qui se prostituaient pour un soit disant honneur. Elle eut envie de vomir : le seul fait d’imaginer ces brutes toucher une aide camp… Comment ? Les aides camp n’étaient que des jouets, et …elle était aide camp, mais jamais, jamais ils ne la toucheraient de son vivant.

Rosie alla vers Anina qui dessinait dans un coin.

« -Tu voulais me voir ? Demanda la grande brune à la peau mate.

-Ce n’était pas important, j’ai réglé ça autrement, mentit Anina.

-Pourquoi me regardes-tu comme ça ?

-Pourquoi tu…as-tu été avec ce guerrieros ? C’est répugnant…

-Toutes les filles ici rêvent de ça. On s’engage pour ça.

-Mais tu as un fiancé ! Rétorqua Anina.

-Il n’est que simple soldat ! L’attention que m’accorde Grimien est un vrai honneur. Tu devrais le savoir…

-Comment ça je devrais le savoir ? Releva Anina.

-Timéo est toujours avec toi, minauda Rosie. Kamiya en crève de jalousie. Ne va pas me faire croire que vous n’avez …

-Jamais ! Jamais ! Il m’apprend juste l’épée, le sabre et l’arc !

-Tu…

-Je te le jure ! Fit Anina.

-Je te crois c’est bon…, seulement, je ne te comprends pas.

-C’est moi qui ne te comprends pas. »

Anina s’assit près du feu qui continuait de brûler même en pleine journée. L’avait-il laissé vivante pour profiter d’elle ? Elle continuait à se poser des tas de questions, quand Jude, une guerrieros l’aborda :

« -Anina, suis-moi, j’ai quelque chose pour toi. »

Elle se leva mais se mit tout à coup sur ses gardes. Le suivre où ?

« -Où ? Demanda-t-elle.

-Voyons, dans l’une des pièces de cette maison ! S’exclama Jude. »

Anina fit un pas en arrière, la main sur la dague qu’elle portait à la taille.

« -Bon alors tu viens ? S’impatienta-t-il.

-Je ne te suivrais nulle part de mon vivant. Mais si tu y tiens vraiment, c’est mon cadavre que tu amèneras avec toi.

-C’est quoi ton cirque ? Haussa d’un ton Jude.

-Tu ne cou…

-Jude ! Siffla Timéo. Trouve-toi une autre aide camp. Celle-ci est à moi. »

Jude ne se formalisa pas et partit.

« -Tu ne m’auras pas ! S’emporta Anina envers Timéo. Je ne suis PAS à toi !

-Je sais, confirma Timéo. Je n’ai jamais voulu de toi. J’ai seulement dit ça pour qu’il te laisse tranquille. Tu n’es qu’une gamine, tu es mon élève et je n’ai jamais touché une seule aide camp si ça peut te rassurer.

-Une gamine ? Répliqua Anina. Je ne crois pas que tu aies ce genre de principes, vous êtes tous pareils !

-Tu nous détestes, ça je le sais, mais tu as un peu trop de préjugés. Et je n’aime pas qu’une gamine de quinze ans me parle sur ce ton.

-Trop de préjugés ? Toi-même tu ne cesses de croire que tu as raison… mais tu ne sais RIEN, rien de moi ! Et pour l’info….j’aurais dix-huit ans dans moins d’un mois. Alors tais-toi ! Tais-toi quand tu ne sais pas ! »

Il ne répondit pas en lançant à cette fille de cinq ans sa cadette un regard noir. Anina le lui renvoya et décida que ce ne serait pas elle qui plierait la première.

« -Si tu te battais aussi bien que lorsque tu me regardes avec ces yeux-là, Liliane te nommerait dans sa garde rapprochée aussitôt, fit Timéo. »

Anina continua à le foudroyer.

« -Timéo ! Scanda Liliane en allant vers eux.

-Oui ? Répondit le guerrier en tournant son regard vers la reine. »

Anina avait gagné.

« -Vous allez partir vers la prochaine demeure…celle de ces vers de Lugny, c’est à deux jours à cheval.

-Bien, opina Timéo.

-Elle vous accompagnera lors de la prise de la maison, annonça Liliane.

-Mais elle n’est pas du tout prête ! S’exclama Timéo.

-Qu’elle le soit ou non, elle se battra à côté de mes guerrieros. Je veux voir comment elle se débrouillera.

-Et si…, hasarda Timéo.

-Ce n’est qu’une aide de camp, trancha Liliane. Vous partez dans une heure.

-Bien.

-Anina, Rashelle va te donner une tenue noire à ta taille. Ne me déçois pas. »

Et la reine partit sans attendre de réponse.

V. Demi-portion en enfer

Je n’arriverais jamais à tuer les hommes du roi Lugny, pensait Anina en s’observant dans un miroir cassé. Elle avait du mal à se reconnaître dans la tenue faite exprès pour elle par la dénommée Rashelle. Son visage avait une teinte pâle qu’elle n’avait encore jamais vue. Où était passée la princesse aux joues roses, aux cheveux dénués ? Où était passée Anna ? Anna n’était-elle qu’un fantôme délaissant chaque jour un peu plus cette fille, Anina, qu’elle était devenue.

Anina grimpa sur sa monture et suivit les chevaux des guerrieros. Elle connaissait les routes qu’ils empruntaient et lorsque parfois ils hésitaient quant à la direction à prendre…elle les laissait mariner. Timéo ne lui adressait pas la parole. Personne ne lui parlait. Et c’était mieux ainsi.

Après un jour de chevauchée, les guerrieros choisirent pour la première fois une mauvaise direction.

« -Je n’irais pas de ce côté-là, prévînt-elle. Vous atterrirez dans une ville.

-Et qu’en sais-tu ? Demanda un guerrieros.

-Je connais la géographie…par cœur, fit Anina en interceptant le regard de Timéo.

-Que peut bien en savoir une aide camp ?

-Je connais ces routes, mes parents étaient des marchands itinérants. C’est comme ça que j’ai été choisie comme aide camp, mentit Anina.

-Tu pourrais très bien faire ton intéressante et ne rien en savoir du tout minus, grogna un guerrier.

-Très bien. Alors continuez sur cette route, mais Liliane sera fâchée de voir que vous avez du retard si elle arrive chez les Lugny avant vous.

-Elle a raison, intervînt Timéo. Si elle connaît ces routes…qu’elle nous l’indique. »

Ils arrivèrent au palais des Lugny en début de nuit. Ils attachèrent leurs chevaux assez loin, mais dès qu’Anina mit pied à terre, la terreur la gagna.

Deux guerrieros forcèrent la porte principale. Une volée de flèches traversa l’encadrement. Les guerrieros se jetèrent dans la salle et bientôt ce ne fut plus que cris, éclaboussures de sang. Une barbarie…occasionnée par ces tueurs.

Anina esquiva quelques coups d’épée, perdue dans cet enfer. Elle aurait pu assez facilement transpercer quelques hommes, mais elle ne pouvait et s’occupait alors seulement à esquiver les coups.

Une lame glissa vers son dos mais se trouva arrêter par celle de Timéo.

« -Tu dois tuer ! Ordonna-t-il. Ce n’est pas un entraînement Anina. Si tu ne le fais pas, eux le feront. »

Au même moment, il dégagea trois hommes qui fonçaient sur eux deux. Un quatrième plongea son sabre sur le flanc de Timéo. Mais il ne pouvait le voir. L’épée d’Anina décrivit une courbe et alla se planter en plein cœur de l’homme qui s’effondra sur le sol. Mort.

Elle croisa le regard de Timéo. Elle venait probablement de lui sauver la vie, à son tour. Elle venait de sauver un guerrieros, ce dont elle ne se serait jamais crue capable.

VI. C’était évident pour moi

Lorsque chaque corps, étêté, fut jeté à l’extérieur, Anina prit conscience du massacre. Le sol du grand hall des Lugny était couvert de sang. Un guerrieros avait succombé à ses blessures, et un autre était dans un état critique.

« -Viens dehors, lui dit Timéo. »

Elle le suivit, nettoya son épée dans l’herbe et s’assit à côté d’elle.

« -Prends cette aiguille et ce fil et recouds cette fichue entaille que j’ai dans la bas du dos. »

Il souleva sa chemise et Anina observa la balafre de dix centimètres. Elle rapprocha les deux bouts de peau, et planta l’aiguille, les mains tremblantes.

Elle n’avait jamais appris à coudre. Ce n’était pas une activité de princesse.

« -Anina, arrête de trembler. »

« -Voilà, j’ai fini, dit-elle. Je crois que la cicatrice sera immonde. »

Elle alla nettoyer ses mains ensanglantées avec l’eau d’un puits. Puis, en attendant que les aides camp, la reine et sa garde rapprochée ne viennent, elle s’adossa contre un arbre, sortit son carnet et dessina : l’homme qu’elle avait tué et le regard de Timéo. Elle était une meurtrière maintenant. Une traître, une menteuse et une meurtrière.

« -Pourquoi tu pleures tout le temps ? Interrogea Timéo en s’asseyant à côté d’elle.

-Tu ne peux pas comprendre, fit-elle en essuyant rapidement les larmes qu’elle n’avait même pas vu tomber. »

Il prit le carnet et le crayon d’Anina, et sur l’une des pages blanches esquissa quelques traits.

« -Et qu’est-ce censé représenter ? S’enquit-elle dubitative devant les personnages simplistes qu’il avait dessiné.

-Toi…dans l’attaque.

-Wow quelle précision ! Sourit Anina pour la première fois depuis longtemps. »

C’était un sourire franc et spontané qui éclairait son visage.

« -Pourquoi n’es-tu pas allée à la forteresse avec les tiens ? Demanda Timéo.

-Je ne te le dirais pas, se rembrunit Anina.

-Il y avait ton fiancé dans les hommes qui étaient avec toi ?

-Là c’est vraiment indécent ! Reprocha Anina. Il y a trois jours j’étais une gamine de quinze ans et aujourd’hui je devrais être fiancée à l’un de ces hommes dont le plus jeune devait au moins avoir au moins le double de mon âge.

-Alors dis-moi.

-Non. »

Anina se leva et s’éloigna vers un autre groupe d’arbres alors que Liliane arrivait. Sur l’écorce de l’un deux, elle grava dix-huit petits traits surmontés d’un point en forme de flamme.

« -Joyeux dix-huit ans An-i-na, se murmura-t-elle intérieurement. »

Elle finissait de graver un grand « A » à côté des dix-huit traits quand Timéo revînt à nouveau vers elle.

« -C’est aujourd’hui ? Interrogea-t-il.

-Quoi donc ? Fit-elle mine de rien.

-Que tu as dix-huit ans…

-Non ».

Un silence.

« -Si, corrigea-t-elle. »

Il lui tendit un lacet de cuivre auquel pendait une petite hache en bronze. Elle l’avait déjà vu autour du propre cou du guerrieros.

« -Je croyais que c’était l’enseigne des Guerrieros ? Dit-elle.

-Oui. Mais moi, on sait que j’en fais parti. Prends-le.

-Pourquoi ?

-Anina, prends-le.

-Mais dis-moi pourquoi !

-Disons que c’est pour ton anniversaire. »

Il le mit de force autour du cou d’Anina.

« -Tu m’as fait peur pendant l’attaque, révéla-t-il.

-Peur ? Interrogea-t-elle surprise. Je croyais que vous étiez des sauvages sans peur.

-Merci pour ta sincérité…c’est…touchant, répondit-il vexé.

-Alors ? S’impatienta Anina qui voulait savoir comment elle l’avait effrayé.

-Si je t’ai laissé en vie ce n’est pas pour que tu te fasses tuer peu après.

-Mais encore ?

-Tu dessines bien.

-C’est quoi le rapport ? Rétorqua-t-elle.

-Aucun, sourit Timéo. Tu m’as sauvé aujourd’hui. »

Anina grimaça.

« -Ce n’était pas vraiment dans mon intention.

-Moi non plus, renchérit-il. Nous ne sommes pas vraiment partis sur de bonnes bases… nous pourrions peut-être devenir…amis ? »

Anina le dévisagea en écarquillant les yeux. Amie avec un guerrieros ?

« -Je ne crois pas que tu me proposerais ça si tu savais.

-Si je savais quoi ? Écoute, je me fiche de ta vie d’avant. Elle ne compte plus. Et non… ne pleure pas, annonça-t-il en voyant les yeux d’Anina devenir humides.

-Je ne peux pas.

-D’accord, fit-il déçu en se levant. »

Il lui lança un dernier regard avant de s’éloigner.

« -Attends ! Cria Anina en revenant vers lui. C’est bon, nous pouvons être amis, mais à une seule condition. »

Il posa son regard sombre sur elle.

« -Tu ne me frappes plus jamais, dit-elle en croisant les bras.

-Des amis ne se frappent pas. C’était évident pour moi. »

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