Les mots

Posted On Jeudi, mai 21st, 2009

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Je me suis assise au milieu de l’amphithéâtre, voulant passer inaperçue pour mon premier jour. Pas facile de changer d’université et d’intégrer une deuxième année quelque part ailleurs. Personne que je ne connaissais.

Je tenais sur mes genoux mon sac beige en bandoulière. Toutes les filles arboraient un bronzage parfait, zestes de vacances d’été. A côté d’elle, je devais faire impression d’un caché d’aspirine. Après tout, il ne fallait pas m’étonner. Qu’avais-je espérer en débarquant ici après avoir passé deux mois en montagne où je n’avais pas une seule fois vu le soleil.

Je soupirais. Je détestais être nouvelle, avoir tout à refaire dans cette ville.

Deux filles s’approchèrent de moi. L’une avait des cheveux blonds, le visage parfait, tout comme sa silhouette. Et l’autre, brune, était un peu plus épaisse, mais tout aussi jolie. Je me sentis étrangement fade à leurs côtés.

« -Bonjour. Tu n’étais pas là l’année dernière ?

-Non, répondis-je à la blonde qui avait parlé.

-Moi c’est Marion. Et mon amie c’est Stéphanie, continua la blonde.

-Lore, dis-je en me désignant.

-On peut s’asseoir à tes côtés ? A moins que tu n’attendes quelqu’un. »

Je regardais les bancs à côté de moi. Non, je n’attendais personne.

« -Oui, bien sûr vous pouvez. Je n’attends personne, d’ailleurs je ne connais personne ici.

-Tu verras tout le monde est sympa ici, me glissa la dénommée Stéphanie. C’est une petite université, mais c’est vraiment bien. »

Elles continuaient de me parler un peu de la vie de leur faculté. Je les écoutais en silence, hochant de temps à autre la tête ou souriant à certains de leurs détails.

C’est là que je le vis. Il entra dans la rangée juste sous la mienne avec son groupe d’amis. J’ai cru que mon cœur allait se décrocher lorsque son regard croisa subrepticement le mien. Je n’entendais plus les paroles des deux filles qui s’étaient assises à mes côtés tant j’essayais de retrouver une respiration normale.

« -Lore ? Lore ?

-Oui ? Fis-je en revenant à moi.

-Ca va ? S’inquiéta Marion. Tu avais l’air loin, très loin. »

Au même moment, le professeur de chimie générale entra m’évitant ainsi de me justifier. Je sortis des copies ainsi qu’un bic bleu.

J’écoutais les premiers mots du professeur sans vraiment comprendre ce qu’il disait. Reprendre le dessus. Respirer calmement. Je ne pouvais pas me trouver déstabiliser par le premier inconnu.

Je ne me rendis même pas compte que la matinée était passée rapidement.

« -Tu manges avec nous ? demanda Stéphanie.

-Manger ? Répétai-je encore hébétée. »

Finalement je les suivis jusqu’au restaurant universitaire. Je mis sur mon plateau une unique pomme et une bouteille d’eau.

« -C’est tout ? Interrogea Marion.

-Aujourd’hui, je n’ai vraiment pas faim. Le stress d’une rentrée dans un endroit que je ne connais pas, me justifiais-je faussement. »

Mais je ne pouvais pas leur dire, pas leur dire, que mon cœur continuait à battre la chamade à chaque fois que je repensais à lui.

A peine cinq minutes après que nous nous fûmes installées à une table pour manger, lui et son groupe d’amis se placèrent à la table juste à côté de la nôtre.

Je détournais lentement les yeux pour le voir s’asseoir. J’essayais de maintenir ma respiration normale.

A ce moment là, mon i-phone vibra. Je me levai aussitôt, m’excusant auprès des filles en désignant mon portable, prit ma pomme et la bouteille et ressortit du restaurant.

« -Oui, Julia ? Fis-je. »

C’était ma belle-mère.

« -Je voulais savoir comment c’était passé ta première matinée. »

Elle avait toujours été prévenante et adorable avec moi.

« -Bien, répondis-je avec un crispation dans la voix qu’elle dut sentir.

-Tu sais, si ça ne va pas, tu peux revenir à la Sorbonne.

-Non, ça va, mentis-je les larmes aux yeux. Je vais devoir te laisser mes cours reprennent dans quinze minutes. »

Encore un mensonge. Tant pis.

« -Au revoir ma belle, finit-elle avant de raccrocher. »

Revenir à la Sorbonne, revenir à Paris. Non, jamais.

Je me rendis ensuite dans le couloir où se situait la salle où je devais avoir mes travaux pratiques de chimie organique.

Marion et Stéphanie me rejoignirent peu avant le début du cours.

« -C’est vrai que tu viens de la Sorbonne ? Demanda Marion.

-Comment savez-vous ça ? M’enquis-je sur le qui-vive.

-C’est écrit sur les listes des noms des étudiants de seconde année de chimie. »

Je soupirais.

« -Oui, d’la Sorbonne.

-Ca devait être super cool d’étudier sur Paris. Et la Sorbonne, j’adorerais y aller ! S’exclama Stéphanie. »

Au même moment, il passa avec son groupe d’amis. Il pinçait sa lèvre inférieure comme pour réfréner un sourire.

Je comptais chacun de ses pas qui le faisaient s’éloigner de moi. Pathétique.

«-Tu viens ce soir aux happy hours d’la L2 de chimie ? »

Je me retournais vers Marion. Pourquoi une fête dès le lundi soir ? Elle dut comprendre mon regard.

« -C’est un tradition, expliqua-t-elle. Tous les étudiants de la promo se rejoignent dans un bar de la ville. C’est une façon de se retrouver tous ensemble, en dehors de la tension des cours, après ces deux mois de vacances.

-Eh bien, oui, pourquoi pas, répondis-je espérant secrètement qu’il serait présent. »

Le prof ouvrit la porte de la salle de tp et nous donna une feuille polycopiée. Synthèse d’acides aminés. Facile. Il nous plaça par deux. Je me retrouvais avec une fille au visage fin et aux cheveux noirs attachés en une natte. Elle faisait partie de son groupe d’amis.

« -Mathilde, me fit-elle en souriant. »

Nous n’eûmes aucun mal à faire le tp dans le temps imparti. J’en avais déjà fait un l’année dernière à la Sorbonne.

« -Tu te débrouilles bien, dit-elle à la fin alors que nous replions nos blouses.

-Je n’ai aucun mérite. Dans ma fac de l’année dernière nous avions vraiment bien traité le sujet.

-Et bien, à bientôt, répondit-elle en rejoignant ce garçon qui me faisait un drôle d’effet. »

Je restais un instant à ma paillasse les regardant s’éloigner, comptant encore ses pas. Stop. Je devais arrêter de faire une fixation sur lui. Je devais redevenir l’étudiante parisienne, posée.

A vingt heures, je poussais les portes du bar dont Marion et Stéphanie m’avaient indiqué l’adresse. J’y retrouvais plusieurs visages que j’avais croisés dans l’amphithéâtre.

Marion me fit un signe de la main. Je décidais de la rejoindre. Sur mon passage, mes yeux tombèrent encore sur lui. Battements de cœur rapides. Stop. Je devais me reprendre. Je me mis alors à l’ignorer complètement et gagner la table de Marion d’une démarche un peu plus sûre que lorsque j’étais rentrée.

« -Comment s’est passé ton tp ? Me demanda Stéphanie.

-Très bien, assurai-je. Mon binôme s’appelait Mathilde. Elle a l’air sympa. »

D’un geste je le désignais.

« -Comment s’appellent ses amis ? Interrogeai-je innocemment.

-Le garçon blond c’est Alexandre. La grande fille blonde c’est Laura. La plus petite aux cheveux châtains c’est Kate. Et le dernier garçon (celui qui me faisait tant d’effet) c’est Antoine. »

Voilà, maintenant je savais. Silence. Je m’aperçus que j’avais gardé les yeux fixés sur leur table. Aussitôt je les détournais.

« -Tu ne commandes pas un verre ? Me demanda Stéphanie. »

Retour des pensées parisiennes, des fêtes là-bas, de l’alcool, et tout le reste.

« -Pas depuis que j’ai vu un de mes amis faire un comma éthylique, éludai-je. »

Nous discutâmes plusieurs minutes et d’autres se joignirent à notre table.

Mon i-phone vibra à nouveau. Je m’isolais dans les toilettes pour répondre.

« -Bonsoir ma chérie. Ca va ? Fit Julia.

-Je peux te rappeler plus tard Julia, je suis occupée pour le moment. Et promis, après je te raconte tout.

-D’accord, répondit-elle un peu déçue. »

Je m’en voulais de l’avoir rejeter comme ça deux fois de suite.

En revenant dans la salle principale, je vis que quelques étudiants avaient improvisé un mini concert. Des souvenirs parisiens en multitudes. Je sentis mes yeux se remplir de larmes. Stop, stop.

« -Ca va ? Fit une voix que je ne connaissais pas. »

Lui. Aussi incroyable que ça l’était. Il tenait deux verres.

« -Tu n’as vraiment pas l’air bien.

-Si, si ça va, mentis-je. »

Je m’éloignais, des frissons dans le dos. Je faillis bousculer un autre garçon avant de rejoindre ma place.

« -Tu es toute pâle, remarqua Marion. Ca va ? »

Pourquoi tout le monde me demandait-il si ça allait.

Je pris son verre de vodka-orange et but une gorgée. En reposant le verre, je vis qu’il me regardait de sa table.

« -Oui, ça va, répondis-je. Juste un étourdissement.

-Pourquoi as-tu quitté Paris ? Murmura Marion pour que nos voisins de table n’entendent pas. »

J’appréciais sa discrétion même si je n’avais pas envie de lui répondre. Elle me comprit sans que j’eusse besoin d’éluder sa question.

Dès que les premiers étudiants commencèrent à s’en aller, j’en profitais pour quitter cet endroit également.

J’attendis mon bus dix minutes avant qu’il ne me reconduise dans mon neuf mètres carré étudiant. Je me jetais sur mon lit, épuisée. Je composais le numéro de Julia :

« -C’est moi, dis-je. »

Je lui racontais ma journée en ôtant tout ce qui concernait Antoine.

« -L’appartement est bien vide sans toi, confia Julia. Il l’était déjà sans la présence de ton père, et maintenant avec ton départ…

-Julia, murmurai-je. Je ne pouvais rester là-bas avec le fantôme de papa que je m’imaginais tout le temps.

-Je sais ma puce. Mais tu me manques.

-Toi aussi. On faisait une bonne équipe tous les trois. »

Je connaissais Julia depuis mes quatre ans et elle m’avait élevé comme si j’avais été sa propre fille. A la mort de papa, en mars dernier, nous avions continué à vivre ensemble. Mais j’étouffais dans l’appartement imaginant mon père partout. C’est pourquoi j’avais décidé de changer de ville et donc d’université.

Julia avait parlé de me rejoindre si elle pouvait être mutée dans ma nouvelle ville. Elle avait déjà fait une demande et était en attente d’une réponse. Elle était médecin.

Quant à ma vraie mère, championne de ski, je ne l’ai pas vraiment connue puisqu’elle a été emportée par une avalanche alors que je n’avais qu’un an.

J’avais alors toujours considéré Julia comme ma mère. Parce que c’était plus simple comme ça.

Lorsque notre conversation fit terminée, je pris mon mp3 pour écouter Keep Holding on d’Avril Lavigne. Cette chanson me rassurait inexplicablement.

Je me remis à penser à ce garçon Antoine. Pourquoi me faisait-il cet effet là ? Même mon précédent petit ami ne m’avait jamais autant… déstabilisé.

Je m’endormis la musique sur les oreilles.

Mes journées s’enfilèrent semblables pour laisser venir le froid de décembre. J’évitais le plus possible Antoine. C’était mieux pour moi, même s’il m’arrivait encore de croiser son regard mystérieux.

Un vendredi de décembre en sortant de l’amphi, je me retrouvais nez à nez avec Lucas (le neveu de Julia). Je me jetais dans ses bras. C’était tellement bon de revoir un visage familier. Je l’avais souvent considéré comme mon frère. En me dégageant de notre étreinte, je crus distinguer sur le visage d’Antoine qui passait à nos côtés une sorte de moue désapprobatrice. Mais je dus me méprendre car en y regardant avec plus d’attention, il n’y avait sur son visage qu’un grand sourire.

Lucas me comprit en une seconde.

« -Peut-être aurais-je dû te prendre dans mes bras à un autre moment, sourit-il.

-Non, non, fis-je. Ce garçon n’est rien pour moi qu’un… voisin d’amphi que je ne connais pas. »

Il éclata de rire. Impossible de lui mentir, il lisait en moi comme dans un livre ouvert.

Il m’apprit qu’il aiderait Julia à déménager pendant les vacances de Noël puisqu’elle avait enfin obtenu sa mutation dans ma ville.

J’avais visité la semaine dernière la maison qu’elle avait louée et j’avais déjà transporté certaines de mes affaires. J’étais pressée de quitter ma petite chambre Crous.

Enchantée à l’idée de revoir Lucas pendant les vacances, je passais la meilleure soirée depuis longtemps.

La fin de l’année approchait inexorablement tandis que le soleil se levait de plus en plus tôt. J’adorais les lever de soleil. Parfois, je m’asseyais avec Julia sur le canapé du salon et nous le regardions toutes les deux. Nous avions une relation vraiment exceptionnelle. Depuis qu’elle était avec moi, je supportais beaucoup mieux d’éviter Antoine. Pourtant, je n’avais pu me résoudre à lui parler de lui.

Marion m’avait percé à jour début février et ne comprenait pas pourquoi je ne tentais rien. Après tout, elle m’avait dit qu’il n’avait pas de petite amie. Mais je ne pouvais m’expliquer pourquoi je n’arrivais pas à aller vers lui alors que je m’entendais vraiment bien avec son amie Mathilde et Kate qui était mon binôme de tp de chimie générale.

Je me souviendrais toujours de ce jour de mai. Le 4, pour être exacte. A la pause d’un cours de chimie bio inorganique particulièrement assommant, il s’est assis à côté de moi.  Marion et Stéphanie ont aussitôt prétexté une pause café. Je me suis donc retrouvée seule, à côté de lui, drôlement proche. Je n’osais le regarder de peur de sentir mes joues rougir et me mettre dans un embarras pas possible. Et il m’a fait :

« -Lore ? »

Il connaissait mon prénom. Sourire intérieur. Je ne lui étais donc pas autant étrangère que je le pensais.

J’ai répondu un « oui » d’une toute petite voix en tournant mon regard vers lui.

« -Tu voulais me parler ? »

Comment pouvait-il le savoir ? Comment pouvait-il savoir que malgré mon apparente fuite face à lui, je désirais plus que tout lui parler ?

Tout en disant ces mots, il a posé sa main sur mon genou. A l’endroit où il me touchait j’avais l’impression de brûler.

« -Oui, ai-je encore répondu tandis que je sentais que les larmes me venaient aux yeux, inexplicablement. »

Je n’aimais pas ne pas me contrôler.

« -Alors, retrouvons-nous après ce cours. »

Je n’ai pu que hocher la tête alors qu’il devait voir mes yeux briller de larmes que j’essayais de retenir.

Il a caressé mes cheveux avant de repartir.

Avions-nous besoin de nous parler, si sans vraiment  utiliser de mots nous nous étions déjà compris ?

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