“E&L”

Posted On Dimanche, septembre 21st, 2008

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I. “Tout ira bien ‘Em”

Elle ajusta le béret bleu canard sur sa tête, releva le col de son long manteau en tweed bleu et noir, puis mit ses mitaines vertes. Elle esquissa un sourire à son reflet qu’elle contemplait dans la psyché. L’expression de ses yeux était accentuée par l’ eye liner qu’elle avait appliqué. Elle savait que ce qu’elle apprendrait serait grave, et qu’elle disposerait d’un nombre réduit de secondes par rapport à la moyenne des autres gens. Malgré cela, elle souriait à son reflet. “Tout ira bien ‘Em”.

-J’y vais Ma!

Elle n’entendit pas de réponse, et ferma la porte de la petite maison derrière elle. Son taxi l’attendait juste devant, dans la rue recouverte par endroit de neige sale.

-Comment allez-vous Mam’zelle Clémence? demanda le chauffeur qui la transportait depuis plusieurs mois.

-Bien.

-Vous savez je préfèrerais vous emmener ailleurs que là-bas. Vous êtes si jeune et si jolie.

Clémence lui sourit tandis qu’elle observait des passants qui exhalaient de la buée en respirant.

-Vous cherchez quelque chose? interrogea un garçon tout vêtu de vert.

Un interne en médecine. Ce que disait son badge. Léopold D’Ysle. C’était la première fois qu’elle le croisait ici, malgré le nombre de ses venues.

-Le Docteur Back.

-Oh désolé, il a une consultation importante dans quelque minutes, je pense qu’il vous faudra attendre un…

-Ah! Clémence! Joli béret! Je vous présente Léo, il est en deuxième année d’internat. Il assiste à la plupart de mes consultations. Ça ne vous dérange pas?

-Non, répondit-elle simplement.

-Euh…votre consultation sur…enfin c’est avec cette demoiselle? Sembla s’inquiéter l’interne.

-Oui Léo. Allez , venez dans mon bureau, invita-t-il en indiquant d’un geste la pièce que Clémence connaissait pas coeur.”

II. “Tu n’es pas condamnée.”

-Clémence…, soupira le docteur Back

-Les derniers résultats sont mauvais n’est-ce pas?

Il hocha la tête l’air contrit.

-Je le savais. Combien de temps me reste-t-il?

-Clémence, je ne…

-Docteur, s’il vous plaît …combien de temps me reste-t-il avant que tout se dégrade encore plus, et combien de temps me reste-t-il jusqu’à la fin?

Lorsqu’elle ressortit du bureau le docteur lui serra la main encore plus chaleureusement qu’à l’habitude. Elle marcha ensuite le long du couloir blanc interminable. Plusieurs infirmières lui sourirent. En faisant de chaque jour une année, les deux mois à venir seraient sa vie. Elle s’arrêta devant la machine à boisson chaude, et opta pour un thé fort et chaud. Elle entoura le gobelet en plastique de ses mains.

“Je n’ai pas peur de mourir ma princesse”. C’était Ma qui lui disait ça. “Je dois partir avant toi, c’est dans l’ordre des choses, alors accroche toi ‘Em, fais-le pour moi, et pour toi, pour toutes ces années que tu dois encore vivre. Je t’aime ‘Em, tu dois rester, au moins attends que je parte et attends d’avoir été heureuse.”

“Je suis heureuse Ma, parce que tu sais la vie elle est encore plus belle quand on se sait condamné”

“Ne dis plus jamais ça ‘Em. Plus jamais. Tu n’es pas condamnée.”

Marie-Adeline…comment réagirait sa grand-mère lorsqu’elle saurait qu’il n’y avait plus rien à faire? Clémence jugea préférable de ne rien lui dire pour le moment, après tout elle pouvait la laisser encore espérer deux mois. Elle se brûla le palais en avalant une gorgée du thé trop chaud.

-Mlle Walter?

-Tout le monde ici m’appelle Clémence, fit-elle à l’interne qui venait de la rattraper.

Il prit une grande inspiration.

-Je ne savais pas que c’était vous que le docteur Back attendait. Je pensais qu’il s’agissait de quelqu’un de plus âgé…parce qu’annoncer qu’il n’y a plus rien à faire…enfin..et comment allez-vous?

-Bien.

Et c’était vrai, elle se sentait bien. Elle non plus n’avait pas peur de mourir, même si elle s’inquiétait pour Ma.

-Vraiment?

-Oui.

-Et qu’allez-vous faire du temps…

-Vivre.

-Mais…

-Vous savez, chacun a sa propre philosophie de la vie. Je ferais ce que j’aime, voilà tout.

-Vous allez quand même continuer le traitement?

-A quoi bon, il n’a aucun effet.

-Vous reviendrez ici?

-J’ai promis une écharpe du même bleu que mon béret au docteur Back.

Il paraissait perplexe.

-Il y a deux jours j’ai enfin repéré le lapin qui avait élu domicile depuis peu dans mon jardin. Alors je peux partir maintenant.

Elle lui sourit et releva une fois de plus le col de son manteau.

III. “Je pourrais vous accorder tout, mais pas ça.”

‘Em laissa son manteau dans le couloir, et là entendit deux voix. Elle s’approcha de la cuisine et y trouva sa Ma et l’interne en médecine.

-’Em, ce jeune homme voulait te parler, lança Ma avec un clin d’œil de connivence.

-Peut-être pourrions-nous marcher dehors, proposa-t-il.

Elle acquiesça sans un mot et remit son manteau.

-J’ai repensé à notre conversation d’hier. Vous devriez continuer le traitement même si…

-S’il vous plaît docteur…

-Léo.

-Léo, sourit-elle. La médecine ne peut plus rien pour moi, mais ça m’est égal. Savez-vous que la plus belle acceptation de la vie c’est celle de la mort. Parce que vous enregistrez tout différemment…chaque seconde devient plus longue.

-Je voudrais vous aider.

Clémence se stoppa dans la longue allée entourée d’arbres dénudés de toute feuille. Bientôt Noël serait là. Il faisait déjà sombre, alors qu’il n’était pas encore très tard. Les lampadaires jetaient des taches de lumières blafardes à distance régulière. Et l’air sentait irrésistiblement bon. La main gauche de Clémence trembla.

-Vous avez froid?

-Non. Je ne veux pas souffrir lorsque ça arrivera.

Elle le regarda droit dans ses yeux gris.

-Si je vous demande la piqûre. Vous me la donnerez?

-Je pourrais vous accorder tout, mais pas ça.

-Je vous signerais une décharge.

-Non, mais enfin qu’…

-Alors, vous ne pouvez pas m’aider. Je ne veux pas être branchée à une machine, je ne veux pas d’acharnement thérapeutique.

-Permettez-moi de venir vous revoir.

-Seulement si vous acceptez ma demande.

IV. “Ni été volée de mon coeur…”

On frappa à la porte. ‘Em alla ouvrir les mains encore plein de farine. Elle le trouva sur le pas de la porte, élégant et tenant une boîte de chocolats.

-Je n’ai pas vraiment eu de cours sur la mort et la douleur. On m’a longtemps rabâché que la médecine revendiquait la vie. Je sais que ce que je ferais est illégal mais je le ferais par…

Il s’arrêta devant le sourire de Clémence. Il ne l’avait jamais vu triste et le docteur Back non plus. Elle semblait avoir acquis une sérénité de celle que ne connaisse que les gens faisant face à la mort et qui l’accepte telle quelle. Son sourire, son regard émanaient cette sérénité qu’elle ne pouvait expliquer, qu’elle ne pouvait dire en mots. Et puis, depuis qu’il l’avait rencontré tout ce qu’il faisait c’était trouvé changer…comme si elle lui avait ouvert les yeux sur d’autres terres. Et plus que tout, il admirait son calme.

Elle le serra dans ses bras, parce qu’elle ne savait comment le remercier. Et il le lui rendit.

-Je préparais une pâte à pain. Mais on pourrait aller marcher.

Dehors, il la fit rire et alors il lui semblait qu’elle n’était pas malade.

-Il devrait être interdit de mourir à 21 ans. Il n’est pas juste que…

-Vous rigolez? Il n’y a pas plus bel âge. Je ne verrais pas les cheveux blancs, les rides, les troubles de la mémoire, les escarres. Ceux qui me connaissent garderons de bons souvenirs…pas ceux d’une grand-mère avec son dentier.

-Mais il y a tant d’autres bonnes choses que vous …

-Oui, je n’aurais pas continué mes études de droit, ni eu d’enfant, ni été fiancée, ni vu une éclipse de soleil, ni marché pied nu sur le sable, ni été volée de mon cœur par…

-Ne dis plus rien.

Et il l’embrassa.

V. “Je t’avais bien dit de ne pas t’attacher à moi”

Alors que janvier finissait et que février débutait, et alors que Ma était sortie avec Foorbi (-le petit chien-), Léo se présenta. ‘Em vînt lui ouvrir, vêtue d’une longue robe bleu canard. D’ailleurs, elle était vêtue toute de bleu.

‘Em vît aussitôt les yeux rouges du jeune homme. Elle lui sourit et alla l’embrasser au coin de la bouche.

-Je t’avais bien dit de ne pas t’attacher à moi.

-Comment te sens-tu?

-J’ai mal dans moi, enfin ça va encore, et il est temps que ça s’arrête.

Il la suivit dans l’escalier et put constater combien quelques marches lui coûtait des efforts. ‘Em déclinait de jour en jour, même si à l’extérieur, elle restait toujours la même.

Elle s’assit sur son lit et lui indiqua du doigt trois enveloppes.

-Tu devrais peut-être être avec Ma, elle ne sait même pas et elle voudrait peut-être être là.

-Non…je l’ai serré dans mes bras tout à l’heure. je crois qu’elle a compris.

“Je t’aime Ma tu sais”

“Je t’aime aussi ‘Em”

“Quoiqu’il arrive tu resteras dans mon coeur Ma”

“‘Em, quoiqu’il arrive aussi pour moi. Si tu ne souffres pas…”

“Non…”

Ma lui sourit.

Léo sortit d’une petite mallette garrot, aiguilles et seringues. ‘Em le regarda préparer tout ça. Pour elle. Elle aurait aimé vivre avec lui. Mais si ça avait été le cas, ils ne se seraient probablement pas rencontrés. Elle posa ses lèvres dans la nuque du garçon.

-Tu leur raconteras à tes enfants notre histoire? En changeant les noms bien sûr.

-’Em…ne parle pas comme ça.

Elle croisa son regard plein de larmes.

-Ce n’est qu’une piqûre, souffla-t-elle en sentant ses propres larmes monter. Ne me fais pas pleurer, s’il te plaît.

-D’accord, dit-il d’une voix crispée.

‘Em s’adossa contre les oreillers.

-Tu attendras le retour de Ma?

-Oui, promit-il.

Il l’embrasssa.

-’Em je veux que tu saches que je t’aime…très fort et que le geste que je vais faire, je le fais uniquement par amour. Le veux-tu vraiment, c’est toi qui décides.

-Oui, oui, oui Léo. Je le veux, vraiment.

-C’est vraiment par amour pour toi.

Elle l’embrassa et lui glissa quelques mots à l’oreille.

-Je le veux.

Alors, il l’a faite; la piqûre salvatrice. Elle tomba aussitôt dans le coma et dans une décérébration. ‘Em est partie le 4 février à 15h30.

VI. “Celle de Léon et d’Emma”

“Chère Ma,

Tu le savais, je suis certaine, que tu ne me reverrais pas à ton retour. Sèche tes larmes Ma. Je n’avais pas peur de mourir non plus et grâce à Léo j’ai pû le faire avant…avant de souffrir. Peut-être devras-tu l’aider un peu au début…parce que je sais que tu arriveras à te relever vite. Et si tu as un jour l’occasion de rencontrer la femme avec qui il fera sa vie, offre-lui mon béret bleu en témoignage de tout ce que l’on doit à Léo. Ma, c’est moi qui t’attendrais. Je t’aime Ma. ‘Em.”

“Cher Docteur Back,

Vous avez consacré de nombreuses années à mon cas et j’espère que la solution à cette “maladie à risque d’évolution fatale” sera trouvée de votre vivant. Dans les jours de grand froid, n’oubliez pas mon écharpe… et ne soyez pas trop sévère avec votre fils Jack. Il veut seulement se sentir vivre un peu, et vous et moi savons parfaitement que c’est important. Pensez y.

Avec toute mon amitié, votre patiente-aux-aiguilles-à-coudre, Clémence (‘Em)”

“Cher Léo,

Tu trouveras avec ma lettre la décharge. Merci du fond du cœur. Tu m’as fait vivre les deux plus beaux mois de ma vie et tu as répondu à mon plus cher souhait. Je crois t’avoir donner mes leçons de vie et cela t’aidera avec les futurs malades condamnés ou non que tu rencontreras. Prends tout ce que tu souhaites de moi. Je t’aime “voleur-de-cœur”. Continue ton chemin et raconte aux enfants que tu auras notre histoire…celle de Léon et d’Emma. Je t’aime vraiment, et à ma façon je continuerais de t’aimer. Ta ‘Em.”

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